Thomas Marshall

D'où viens ton intérêt pour la transition ?
J'ai eu une forte prise de conscience écologique à l'âge de 16 ans. En rejoignant une campagne du Réseau Action Climat dédiée aux jeunes (le "pari contre l'effet de serre"), je me suis beaucoup informé sur le changement climatique. J'ai compris que tout notre modèle de société était à revoir, car il ne tenait pas compte d'un impératif incontournable pour toute société : maintenir un climat stable et favorable à la vie. Soudainement, la crédibilité de tous les discours des experts et des décideurs politiques ou économiques s'effondrait : ils sont pris dans des représentations mentales et des conventions sociales qui nient les contraintes élémentaires de toute vie terrestre. Depuis, j'ai beaucoup lu sur différents courants de critique de ce modèle de société, j'ai fait évoluer mon mode de vie dans le sens d'une simplicité volontaire, et j'ai participé à des mouvements citoyens s'efforçant de construire des alternatives.

Pourquoi proposer le manifeste pour une "université", d'ailleurs assez particulière ?
Parce que trouver une manière satisfaisante de sortir de la situation actuelle est un énorme défi posé à l'intelligence humaine, à l'échelle mondiale. Bien des solutions ont déjà été découvertes et expérimentées. Mais les associer entre elles et les mettre en œuvre dans les différents contextes où les gens vivent, en tenant compte des contraintes issues du modèle actuel, ce n'est pas évident ! Nous avons tous besoin d'être dans un processus d'apprentissage et de recherche, où l'action et la réflexion sont complémentaires. Et si on regarde l'étymologie du mot "université", cela signifie une communauté de personnes qui apprennent et qui partagent leurs savoirs. L'invention des universités en Europe au Moyen-Âge permettait à ses membres de décider entre eux de leur organisation, de façon autonome par rapport au pouvoir politique et au pouvoir religieux. Aujourd'hui aussi, nous avons besoin de conquérir une autonomie de pensée et d'action face à des pouvoirs qui ont peur d'être les perdants de la transition.

Quels ont été les grandes étapes de ton processus d'apprentissage et de recherche ?
Après le bac, j'ai étudié la philosophie. J'ai été notamment très intéressé par la philosophie des sciences, les théories de la connaissance, l'épistémologie - c'est-à-dire de se poser des questions sur les présupposés dont on part pour construire ses savoirs, pour donner du sens à la réalité qui nous entoure. La philosophie aide à se libérer de la fausse évidence avec laquelle les mots véhiculent un sens commun, issu de notre culture d'appartenance et non du "réel" directement. J'ai aimé aussi découvrir à travers l'ethnologie à quel point les significations de la réalité peuvent être différentes selon les sociétés.
Ensuite, ma curiosité m'a poussé vers les sciences humaines. J'ai obtenu un Master puis un Doctorat en sciences de la communication. Mes recherches ont porté sur la question de l'apprentissage et de la transmission des métiers dans le secteur de l'artisanat. A la manière d'un ethnologue, cela m'a permis de prendre de la distance avec les représentations mentales et les conventions sociales du milieu scolaire et universitaire qui m'a formé : il a fallu construire de nouvelles significations, plus ouvertes à l'expérience de ces métiers, pour des termes comme "apprendre", "transmettre", "l'intelligence", "les savoirs"... Le travail "manuel" est socialement et culturellement dominé dans notre société. Pourtant, il y a dans ces activités de grandes ressources d'intelligence, même si elles ne s'expriment pas dans une forme écrite, dont nous avons besoin pour la transition. Plus largement, il s'agit de réconcilier le concept d'intelligence avec l'action, afin de nous libérer aussi, les "intellectuels", de l'impuissance dans laquelle nous met la réduction de l'intelligence au langage verbal et logico-mathématique. Il n'y a pas de séparation entre le "cerveau" d'un côté et les mains, le reste du corps de l'autre ! Il y a tout un courant des sciences cognitives qui explore cette voie.

Et qu'as-tu fait depuis ta thèse, pour en arriver à ce manifeste ?
En fait, les racines sont dans mon engagement associatif depuis de nombreuses années. J'ai traversé de nombreuses expériences à travers des mouvements, des groupes locaux, des collectifs, des réseaux... Une difficulté récurrente est de donner forme collectivement à un pouvoir d'agir qui soit à la mesure de nos intentions, et à la fois cohérent avec nos valeurs. Même chez les "convaincus", il y a de nombreux freins à contribuer de façon efficace aux changements souhaités. Cela m'a amené à m'intéresser à la question du pouvoir, de la gouvernance des organisations, et je me suis formé à la sociocratie. J'y ai trouvé des réponses pragmatiques et réfléchies à la question : comment créer les conditions d'une auto-organisation dynamique parmi des êtres humains poursuivant un projet commun ?
Puis je me suis engagé dans le projet de l'école de la croisée des chemins, qui me donnait l'occasion de vivre concrètement cette auto-organisation dans un cadre professionnel, incluant des adultes et des jeunes. J'y ai découvert la possibilité que l'école soit tout à fait autre chose que ce que j'avais connu en tant qu'enfant. Que l'apprentissage ait lieu par le jeu et l'action. Que la liberté de chacun-e puisse se déployer à l'intérieur d'un cadre commun basé sur la responsabilité plutôt que l'obéissance. Nous travaillons ensemble à intégrer par l'expérience l'approche centrée sur la personne, initiée par le psychologue Carl Rogers. Cela structure une manière d'être et de percevoir les êtres humains qui est basée sur la confiance et l'authenticité.

Quel est le rapport entre ton expérience dans cette école et l'idée de l'université de la transition ?
Sur la base de ces expériences libératrices à l'échelle des relations interpersonnelles et d'une petite organisation, je me suis posé la question : comment peut-on transposer les mêmes principes pour agir en faveur d'une transformation sociétale ? En juillet 2015, j'avais animé une conférence interactive dans le cadre du village des alternatives Alternatiba à Dijon. Le thème était : "sauvegarder le climat : pourquoi cela ne change pas plus vite ?" Les participants avaient toutes sortes de représentations sur les freins au changement, et se sentaient pour la plupart assez impuissants à les lever. Nos expériences à la Croisée des Chemins, en animant des formations pour adultes avec une posture de "facilitateur d'apprentissage", m'ont permis de vérifier que le plus important n'est pas de transmettre le "bon message". Qui pourrait prétendre d'ailleurs détenir "la vérité" sur la transition ? L'enjeu est d'instaurer un cadre commun offrant à chacun-e la liberté et le soutien appropriés pour progresser dans la réalisation de ses propres objectifs. Donc la rédaction de ce manifeste vient en quelque sorte de la recherche de ce que pourrait être le "méta-cadre", à l'intérieur duquel une multitude de cadres d'apprentissage adaptés à chacun peuvent prendre forme. Pour prendre une analogie informatique, il s'agirait d'un langage de programmation avec lequel on est libre de créer toutes sortes de logiciels. On dit souvent dans le milieu politique qu'il est temps de "changer de logiciel". Ce n'est pas suffisant pour la transition. Il faut aussi changer de "langage". Dans le manifeste, nous n'inventons pas ce "langage", il est déjà utilisé à travers le monde. Nous essayons simplement d'en formuler explicitement les bases afin de clarifier la direction à prendre et d'éviter quelques écueils connus.